Diagnostiquer un problème de connexion Internet à La Réunion

Je travaille à distance depuis La Réunion. La première condition pour du télétravail réussi, c'est d'avoir une bonne connexion Internet. C'est parfaitement possible à La Réunion, mais comment faire quand ça ne va pas ? Il faut savoir où est un problème pour pouvoir le corriger. En arrivant ici, j'aurais aimé lire un tel article, alors je l'écris en espérant qu'il sera utile à d'autres.

En effet, les discussions sur la connexion Internet se concentrent souvent sur les câbles sous-marins qui nous relient au réseau mondial. C'est le cas par exemple d'un rapport rendu à la préfecture en décembre 2012, certes plus focalisé sur la vie chère que sur la qualité de la connexion. Mais c'est aussi ce qui ressort des nombreuses discussions que j'ai eues à ce sujet. Pourtant, ces câbles ne sont pas le gros du problème. Un cadre d'Orange avec qui j'ai discuté dans un avion Paris - Réunion a d'ailleurs reconnu qu'ils servaient souvent d'excuses. C'est dommage, parce qu'ils empêchent les discussions constructives sur le sujet.

En résumé, voilà quoi faire quand vous avez un problème de connexion ou une lenteur avec un des fournisseurs de l'île : SFR, Orange, Zeop, Mediaserv, Canal Box ou Parabole Réunion.

Débit, latence et ping

Il faut d'abord comprendre quelques caractéristiques simples mais importantes d'une connexion Internet.

  1. La mesure la plus connue est le débit, annoncé en Mbit/s par les opérateurs. Il mesure la vitesse à laquelle on peut récupérer un contenu, par exemple une vidéo : il doit être le plus grand possible.
  2. La latence (ping en anglais), bien connue des adeptes des jeux en ligne, mesure le temps qu'il faut pour obtenir un début de réponse. On la mesure en millisecondes : elle doit être la plus basse possible.
  3. Enfin, la gigue (jitter en anglais) mesure la variation de la latence, qui doit être la plus faible possible.

Pour mieux comprendre, on peut prendre l'image d'un robinet : le temps que l'eau arrive après ouverture mesure la latence, la vitesse à laquelle l'eau coule après la première goutte mesure le débit, et la consistance avec laquelle l'eau coule mesure la gigue. Quand on ouvre un robinet après avoir évacué l'eau des tuyaux, l'eau met du temps à arriver (latence élevée) et arrive souvent par à-coups (gigue élevée) jusqu'à que la situation se rétablisse.

En quoi ces mesures nous impactent ? Quand on visite un site web sur Internet, notre navigateur fait des centaines de requêtes pour récupérer les divers contenus de la page : texte mais surtout publicités et images. Je viens d'essayer sur clicanoo.re. La première fois, 279 requêtes ont récupéré 2,9 Mo en 12 secondes. Au chargement suivant, 276 requêtes ont récupéré 0,4 Mo en 5 secondes (mon navigateur avait déjà la plupart des informations).

Pourtant, le débit maximal mesuré par ma box est de 16 Mbit/s, soit 2 Mo/s, donc la première requête aurait pu terminer en 3 secondes, et la deuxième en moins d'une seconde ! Ce qui prend du temps, c'est que chaque requête à un nouveau serveur rajoute au moins 200 millisecondes (0,2 secondes) au temps de chargement, et comme on ne peut pas toutes les faire en même temps, ces petits délais s'ajoutent, et on finit par avoir un site qui prend 10 secondes à charger entièrement.

Résumons. À La Réunion, les débits sont relativement élevés (bien !), mais la latence l'est aussi du fait de l'éloignement géographique de l'île (pas bien !). C'est acceptable tant que la gigue reste faible. Mais dès que le réseau est un peu saturé, la latence et la gigue s'envolent : il devient difficile de surfer sur Internet, et impossible de discuter en vidéo (Skype par exemple).

Identifier un problème

Mais comment savoir où est le problème ? Il peut être à différents endroits :

  1. au niveau de l'ordinateur qui est trop lent, qu'il soit bourré de malware ou que son disque n'arrive pas à suivre
  2. au sein de la maison ou du bureau parce que les différents utilisateurs d'une même box saturent la Wi-Fi ou la connexion Internet
  3. à La Réunion parce que la capacité offerte à un quartier est insuffisante par rapport au nombre de lignes connectées
  4. entre La Réunion et la métropole parce qu'un câble sous-marin est endommagé (rare, mais ça arrive)
  5. en métropole ou ailleurs parce que le site distant est saturé

Le dernier point est facile à diagnostiquer : si un site est lent mais pas les autres, alors c'est probablement le site qui a un problème, pas vous. Dans les autres cas, que faire ?

Il y a une dernière notion à aborder avant de répondre à cette question. La communication entre ordinateurs, par exemple entre vous et un des serveurs de wikipedia.org, se fait par paquets : des bouts de données suffisamment petits (de l'ordre du kilo-octet) pour transiter rapidement. Un paquet va transiter par bonds, souvent une bonne dizaine, avant d'arriver à sa destination. Le premier bond se fait entre l'ordinateur et la box. (J'utilise "ordinateur" mais tout ça est bien sûr applicable aux smartphones et tablettes.) Dans le cas d'une connexion de Réunion à Réunion, il y a quelques bonds chez le fournisseur d'accès à Internet (ou FAI, Orange dans mon cas), puis peut-être quelques bonds chez un autre FAI suivant l'endroit où le site est hébergé. Les outils classiques de tests d'une connexion (Speedtest, ping) ne descendent pas au niveau de ces bonds. Pour les voir, il faut des outils plus fins, de type traceroute. Le plus pratique que j'ai trouvé dans cette famille est PingPlotter, une interface graphique bien faite (dommage, ce n'est pas un logiciel libre, mais la version gratuite reste utile). Regardons le cas d'une connexion à zeop.re qui est hébergé à La Réunion :

Connexion à zeop.re

Bon, c'est quoi tout ça ? C'est un résumé visuel de ma connexion à zeop.re toutes les 2,5 secondes sur 10 minutes.

Commençons par le graphique du bas. Il montre la latence jusqu'à destination dans le temps : on voit qu'on met entre 10 et 20 millisecondes, mais qu'il y a parfois des pics, le plus gros à la fin d'environ 70 ms, et même une perte de connexion (la barre rouge).

La partie du haut contient d'abord des informations textuelles, à gauche. Pour chaque étape (de 1 à 7), le nom ou l'adresse de la machine qui s'est occupée de cette étape, et le temps moyen et minimum pour un aller-retour jusqu'à là. Pour aller jusqu'à la dernière étape, on met en moyenne 12,3 millisecondes, ce qui est plus précis que ce qu'on avait lu graphiquement.

Enfin, il y a un autre graphique en haut à droite. En rouge, la latence moyenne pour arriver à une étape donnée, en bleu les temps de la dernière mesure, et en noir la latence minimum et maximum pour atteindre une étape donnée. (Une boîte à moustache aurait été plus informative, tant pis.) Dans ce graphique, plus on va à gauche, plus la latence est élevée. Normalement, on ne peut pas "revenir en arrière" : comme chaque étape va plus loin, elle devrait prendre plus de temps que l'étape précédente. Mais ce n'est pas ce qui se passe entre les étapes 4 et 5. En fait, les paquets envoyés pour faire ces mesures sont souvent traités avec une priorité plus faible, ce qui explique ces anomalies.

En conclusion, ici tout va bien, la latence bouge peu au cours du temps, et elle est d'ailleurs très faible, parce qu'on ne va pas loin : on reste à La Réunion. Regardons maintenant un accès à un site hébergé en métropole :

Connexion à orange.re

Et oui, orange.re est hébergé en métropole ! Tout comme reunion.fr et tant d'autres. (C'est parce que c'est moins cher.) Bon, qu'est-ce que ça donne ? La latence est plus élevée (supérieure à 200 millisecondes), et il y a plus de bonds. Mais tout a l'air de bien se passer : la latence reste stable.

Rentrons dans le détail. Entre les étapes 3 et 4, on voit très clairement le paquet qui "saute la mer", comme on dit en créole réunionnais. C'est ce qui prend le plus gros du temps (194 millisecondes) : on comprend que ce sera difficile d'avoir une latence sous les 200 millisecondes pour accéder à un site en Europe. Maintenant qu'on comprend le cas normal, essayons de voir ce qui se passe quand ça ne va pas. Il y a un an, tous les soirs le réseau était inutilisable chez moi, mais depuis des travaux réalisés par Orange tout se passe à merveille. Je ne peux donc que simuler un problème au niveau de mon propre réseau, en saturant ma connexion Internet. Voilà ce que ça donne :

Connexion à orange.re avec ADSL saturé

Ici, les perturbations commencent dès le deuxième bond, ce qui permet de comprendre l'origine du problème : la connexion de ma box au réseau Orange. Sur une interface qui n'affiche que des latences, on peut diagnostiquer des problème de débit : ici j'ai atteint le débit maximal offert par ma connexion. Le câble sous-marin lui n'a rien à voir, les paquets prennent toujours le même temps pour traverser. Voyons un autre problème :

Connexion à orange.re avec WiFi saturé

Ici, il y a des problème dès le premier bond : c'est la Wi-Fi qui est saturée ! Et en effet, je transférais un gros fichier entre deux ordinateurs via la box, qui était le goulot d'étranglement, c'est-à-dire le composant à améliorer pour que le transfert soit plus rapide. Enfin, un dernier exemple :

Connexion à wikipedia.org

Ici, il faut 19 bonds, dont un pour aller d'abord en métropole, et un autre pour traverser l'Atlantique jusqu'à wikipedia.org. Ce sont ces deux gros bonds qui expliquent la latence moyenne proche de 400ms.

À quoi ça sert ?

Depuis un an et demi, j'ai assisté à toute une série de problèmes. Dans 95% des cas, les câbles n'étaient pas en cause. Mais ce qui est le plus agréable, c'est que j'étais toujours capable de dire à quel niveau était le problème. Sans cette information, on ne peut pas envisager de le résoudre. Si c'est un problème local, tant mieux, mais sinon on est bien armé pour contacter le deuxième niveau de support de son fournisseur d'accès.

Aujourd'hui, je ne peux plus dire que ma connexion Internet me pose un problème. J'ai encore quelques coupures lors des fortes pluies : les câbles et équipements du réseau ne résistent pas toujours longtemps à l'humidité et prennent parfois l'eau. Là, il n'y a pas grand chose à faire : je perds complètement la synchronisation ADSL. Ceci dit, le fait de pouvoir documenter les coupures nous arme au moment de contacter notre FAI, qui finit par agir. C'est comme ça qu'un technicien est venu remplacer un câble oxydé chez moi, ce qui a sensiblement augmenté mon débit et a réduit les coupures causées par la pluie.

La suite ? J'espère être éligible à la fibre d'ici quelques mois. Je pourrai alors faire une comparaison détaillée et appuyer mon ressenti de vitesse avec des chiffres précis.

Merci à ma femme Élodie ainsi qu'à Florent Bouckenooghe pour leurs relectures et conseils avisés. Les erreurs sont miennes.

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